“Monastère” d'Eduardo Halfon

Titre original : Monasterio

Traduction d'Albert Bensoussan

(Quai Voltaire / La table ronde, 2014)


Eduardo Halfon est un écrivain guatémaltèque né en 1971 dont l'enfance a été marquée par l'exil. Il explique : « Mon enfance était en espagnol et mes livres reviennent toujours à l'enfance. » Son premier roman a été édité en 2003. Depuis, il a obtenu de nombreux prix dont le Prix national de littérature du Guatemala et, notamment en France, le Prix Roger-Caillois (2015) et le Prix du Meilleur livre étranger pour son roman Deuils (Duelo) en 2018.

Issu d'une famille juive cosmopolite, son œuvre explore la mémoire douloureuse de sa lignée et, selon ses propres termes, « l'intolérance religieuse et culturelle ». Dans Monastère, roman semi-autobiographique, le narrateur et son frère se rendent à Tel-Aviv pour le mariage de leur sœur avec un Juif orthodoxe. L'occasion d'un instantané de la haine et du fanatisme religieux dans l'Israël d'aujourd'hui. L'occasion d'évoquer aussi les exils dont il est issu : Syriens fuyant Alep, Libanais fuyant Beyrouth, Égyptiens arrivés par accident au Guatemala, Polonais emportés par l'horreur nazie. Un roman comme un journal de voyage où l'auteur interroge son identité.


Regardez-les, a dit le chauffeur de taxi. Devant nous, parmi les personnes qui traversaient la rue, une femme en burqa noire tenait la main d'une fillette de cinq ou six ans. Des gens répugnants, a-t-il dit. Faut tuer tous les Arabes, m'a-t-il encore crié dans le rétroviseur. Vous ne me croyez pas ? A-t-il demandé en me regardant, me défiant peut-être. Ses yeux dans le miroir m'ont semblé noirs, vides, sans vie, comme les yeux vitreux d'un pantin. Vous avez raison, ai-je dit à ses yeux noirs, il faut les tuer tous, et ses yeux noirs m'ont enfin souri un peu. Mais comment fait-on ? Lui ai-je demandé. Hein ? A-t-il balbutié, les yeux tremblants dans le rétroviseur. Quelle méthode proposez-vous pour les tuer ? Ai-je ajouté et le type est resté silencieux, perplexe ou peut-être contrarié, et j'ai ravalé ma salive.


Pologne, Ghetto de Varsovie. Mai 1941